Caricature de Boris accompagnant l’éditorial.

Une décision mûrement réfléchie ?

Steven Roy Cullen, La Gazette de la Mauricie, mars 2023

La décision est tombée comme une bombe, début février. D’ici à l’automne, la direction du CIUSSS-MCQ obligera progressivement toutes ses infirmières à travailler une fin de semaine sur trois. On dit vouloir ainsi combler le manque chronique d’effectifs dans les services 24/7. Cette décision soulève la colère des infirmières qui écopent une fois de plus de la désorganisation de notre réseau public de la santé. Pourquoi en sommes-nous arrivés là, et surtout, sommes-nous vraiment en train de régler le problème?

Pour l’instant, la directive du CIUSSS-MCQ n’est en vigueur que pour le personnel infirmier de Drummondville, l’épicentre du manque d’effectifs dans les services 24/7. L’hôpital de la métropole centriquoise fait régulièrement les manchettes pour son urgence débordée et sa pénurie de personnel.

Dans un communiqué daté du 14 février, le CIUSSS-MCQ explique sa décision en partageant des statistiques illustrant la problématique vécue spécifiquement à Drummondville. Pourtant, on vise d’ici l’automne à ce que toutes les infirmières de la Mauricie et du Centre-du-Québec travaillent une fin de semaine sur trois.

Selon le CIUSSS-MCQ, appliquée à l’ensemble du territoire, la nouvelle directive aura pour effet de permettre plus de prévisibilité pour le personnel des centres hospitaliers et CHSLD, un meilleur équilibre travail-vie personnelle, une diminution du recours au temps supplémentaire obligatoire, une offre de services plus sécuritaire et de qualité ainsi que davantage d’équité.

La colère des infirmières sème le doute sur le bienfondé de la décision du CIUSSS-MCQ. Sans nier le besoin de répit de leurs collègues de l’hôpital Sainte-Croix, plusieurs infirmières témoignent à visage découvert pour mettre en garde la population contre les enjeux soulevés par la mise en place d’une telle mesure.

D’une part, la directive aura pour conséquence de déplacer ou d’étaler le problème en réduisant les effectifs de jour en semaine ailleurs dans le réseau. D’autre part, en forçant la mobilité des infirmières vers des secteurs différents une fin de semaine sur trois, elle fait fi de la spécialisation des infirmières et met à risque la sécurité des patient.es.

Selon un document interne qui s’est retrouvé sur les réseaux sociaux, en plus de la directive déjà annoncée, le CIUSSS-MCQ prévoit fusionner certains services pour regrouper des équipes d’infirmières et faciliter encore davantage leur mobilité interdépartementale. Par exemple, à l’hôpital Sainte-Croix, il est prévu d’intégrer les services d’hémodialyse et d’insuffisance rénale à l’unité des soins intensifs ainsi qu’à l’urgence. Or, ces départements requièrent des spécialités différentes.

La situation au CIUSSS-MCQ inquiète Luc Mathieu, président de l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec. « Quand on a des attitudes comme ça chez les employeurs, on ne reconnaît pas l’expertise développée chez les infirmières. On postule qu’elles sont interchangeables d’un secteur de soins à l’autre. Une infirmière que ça fait 10 ans qui travaille, par exemple, en soins à domicile, si on l’envoie en chirurgie, elle se comporte comme une infirmière novice », a-t-il soutenu en entrevue sur les ondes d’ICI Mauricie – Centre-du-Québec.

Outre les répercussions sur la qualité des soins et la sécurité des patient.es, la directive du CIUSSS-MCQ a pour effet de décourager les infirmières qui voient leurs conditions de travail se détériorer. Plusieurs d’entre elles perdront les avantages acquis par l’ancienneté et les années de dur labeur en étant forcée de travailler à nouveau les fins de semaine. D’ailleurs, certaines étudient déjà les options de sortie.

En fait, la directive du CIUSSS-MCQ ressemble davantage à une mesure pour faciliter la vie de l’administration qu’à une opération pour améliorer la qualité de vie des infirmières. Peut-être, au mieux, réussirons-nous à combler des quarts de travail à court terme, mais au risque d’empirer la situation à long terme.

Encore une fois, on semble incapable de voir la racine du problème et on applique un pansement sur une plaie sans administrer de remède à l’organisation de nos soins de santé au Québec et surtout sans consulter les infirmières sur le plancher.

Il suffit d’aller faire un tour à l’urgence pour comprendre que l’engorgement et les débordements répétés ne sont pas seulement attribuables à un manque d’effectifs. Nombreuses sont les personnes qui s’y trouvent pour des problèmes de santé mineurs et qui attendent pour voir un médecin. Il faudra accélérer la reconnaissance des infirmières praticiennes spécialisés et il faudra tôt ou tard s’attarder à la rémunération des médecins et à l’organisation des soins de premières lignes en mettant un terme à l’étalement du privé.