Tim Adams, l’homme par qui a culture mi’gmaq se perpétue

Jean-Philippe Thibault, Graffici, Gaspésie, Noël 2022

 

Rien ne destinait vraiment Tim Adams à devenir guide-interprète et gardien de la tradition de sa communauté, à Gespeg. Son arbre généalogique a de multiples branches et des racines profondes, ce qui en fait un bouquet particulièrement intéressant. Dans les faits, Tim Adams est un Mi’gmaq avec des origines irlandaises, anglo-normandes et acadiennes. C’est peut-être ce qui en fait une personne si ouverte sur le monde et sur les autres.

Né à Montréal, où il a habité pendant sa prime jeunesse, ses connaissances de la culture des Premières Nations de l’époque provenaient principalement des informations qu’il pouvait glaner sur APTN, le réseau de télévision des peuples autochtones. Pendant une vingtaine d’années, ce sont ses lectures et ses recherches personnelles qui ont orienté son apprentissage.

C’est en 2012 qu’il met le cap sur le Site d’interprétation Micmac de Gespeg, où il deviendra guide-interprète. Tim Adams s’est souvent rendu en Gaspésie, où ses grands-parents demeuraient, mais il veut maintenant en apprendre davantage sur sa culture et, d’une certaine façon, aller au-delà du théorique pour s’enraciner dans le pragmatique. « Il me manquait la langue, les rites et légendes, les chants traditionnels, la spiritualité. Toutes des choses qu’on a perdues au fil du temps par l’assimilation », se remémore-t-il. Sauf qu’à Gespeg, qui n’a pas d’assise territoriale officielle contrairement à Gesgapegiag et Listuguj, la langue s’est graduellement perdue. Bien que toujours menacée, elle est un peu plus vivante dans les autres communautés autochtones de la Gaspésie.


Tim Adams est guide-interprète au Site d’interprétation Micmac de Gespeg depuis 2012. Photo : Jean-Philippe Thibault

Le Mi’gmaq mettra donc le cap à l’ouest, direction Listuguj, afin d’assister à un Mawiomi, un pow-wow. La communauté y tient depuis maintenant 30 ans ce grand rassemblement, l’un des plus gros dans l’Est du Canada et qui peut accueillir jusqu’à 5000 personnes, lors d’un samedi achalandé. L’événement fait une part belle à la musique ainsi qu’aux couleurs grâce aux regalia, des habits traditionnels flamboyants et multicolores portés par les danseurs.

Le pow-wow est ainsi un lieu de prédilection pour tous ceux qui veulent s’imprégner de la culture autochtone. Véritable fête annuelle dans chaque communauté, la cuisine traditionnelle – et contemporaine – y est aussi présente, allant du pain bannique aux poissons fumés. L’artisanat y est également bien représenté.

Et contrairement à ce que certains pourraient penser, l’événement est ouvert à tout le monde, en autant que le respect soit au rendez-vous. Il s’agit d’un lieu familial, sans drogue et sans alcool. Bref, c’est à cet endroit que Tim Adams s’est dirigé pour parfaire son éducation.

Naturellement attiré par le feu sacré, il s’est approché de la femme qui s’en occupait – la gardienne du feu – en lui mentionnant tout bonnement qu’il était venu pour apprendre. « Ça fait 25 ans qu’on attend quelqu’un de Gespeg », s’est-il fait répondre du tac au tac. Cet épisode n’est pas anodin puisque Tim Adams – aujourd’hui lui-même gardien du feu – y retournera année après année, prenant chaque fois une semaine de vacances pour pouvoir y assister.

Des aînés d’un peu partout sur le territoire du Mi’gma’gi – les sept districts géographiques et traditionnels des Mi’gmaq – convergent vers Listuguj à chaque pow-wow. Ceux-ci arrivent du Cap-Breton, du Nouveau-Brunswick ou encore de la Nouvelle-Écosse, notamment, et sont une source intarissable d’enseignements en tous genres.

« Au bord du feu, c’est là que j’ai commencé à apprendre la langue, les chants traditionnels et en même temps la spiritualité », explique Tim Adams.

Pour lui, c’est un peu comme une école à ciel ouvert. « Tu peux faire de la lecture autant que tu veux, mais ce n’est pas comme écouter la tradition orale qui se perpétue de génération en génération depuis des milliers d’années », ajoute-t-il sagement.

L’occasion est d’autant plus belle que pendant longtemps, le gouvernement du Canada a interdit les cérémonies traditionnelles en vertu de la Loi sur les Indiens. Entre 1884 et 1951, la chose était interdite, ce qui a causé la perte de plusieurs rudiments appris et transmis pendant des siècles. Les pow-wow ne sont réapparus au Québec qu’à partir des années ’60.

« Les aînés racontent des histoires et c’est là que j’apprends, sur le bord du feu. Comme gardien, je suis là 24 heures sur 24 pendant quatre jours. Alors, j’ai appris les histoires. Tout est interconnecté et lié, avec les contes et légendes, notre spiritualité et les chants. La femme qui m’enseigne l’histoire et la langue, avant de me chanter une chanson, elle va me conter son histoire pour que je comprenne. Je peux mettre davantage d’émotions dans le chant. Mon but, c’est d’apprendre la langue, les chants, et de ramener ça ici [à Gespeg]. »

Tim Adams a déjà débuté la transmission du savoir. Lors du Mawiomi qui se déroulait le 1er octobre dernier à Douglastown, il a gardé le feu sacré avec un jeune gardien du feu de 8 ans, et un autre de 13 ans.

Il se qualifie d’ailleurs lui-même de néophyte et estime son niveau de langage plutôt bas. « Je suis un peu comme un enfant de trois ou quatre ans, rigole-t-il. Je vais le comprendre, mais c’est une langue difficile avec différentes tonalités, un peu comme en Chine. »

Plusieurs personnes l’aident toujours dans ses apprentissages, que ce soit William Jerome, enseignant de la culture mi’gmaq à l’école de Gesgapegiag, ou encore Roseann Martin de Listuguj, survivante des pensionnats autochtones, gardienne de tambour et protectrice de l’eau, notamment.

Si Tim Adams ne cesse de parfaire ses connaissances, il sent que le sujet intéresse de plus en plus les prochaines générations, le public en général et même des membres de sa propre communauté qui s’étaient un peu retirés des pratiques traditionnelles.

Il donne aussi des conférences dans diverses classes du Cégep de la Gaspésie et des Îles, ou encore dans les écoles primaires. Avec la réconciliation amorcée par le gouvernement et une sensibilité qui commence à s’aiguiser auprès des Premières Nations, Tim Adams est plus que jamais utile et nécessaire. « Selon les aînés, de partager ça aux plus jeunes pour les futures générations, c’est mon destin … », conclut-il.

La prémisse de départ de ce texte était donc fausse. Tout destinait Tim Adams à devenir guide-interprète et gardien de la tradition de sa communauté. La voie était toute tracée et son rôle lui sied à merveille.