De jeunes dentistes refont sourire des jeunes de la rue

Mahaut Fauquet et Martine B. Côté, L’Itinéraire, Montréal, le 1er janvier 2015

Les uns s'apprêtent à devenir dentistes. Les autres sont sans domicile fixe et souvent aux prises avec des problèmes de consommation, des blessures et des infections de toute sorte. Depuis dix ans, des étudiants en médecine dentaire apprennent à soigner des jeunes de la rue.

La Clinique dentaire des jeunes de la rue est née en 2001, à l'initiative d'un groupe d'étudiants de l'Université de Montréal qui, dans le cadre de stages, entraient en contact avec des jeunes itinérants. Animés par le désir de donner plus qu'une brosse à dents, ils se sont associés à la clinique des jeunes de la rue pour ouvrir un cabinet dentaire gratuit. Les docteurs Daniel Kandelman et Denys Ruel chapeautent l'initiative.

Monsieur Kandelman, aujourd'hui directeur de la clinique, raconte : «Les premières fois où je suis allé à la clinique, j'étais en chemise-cravate. Les jeunes me regardaient comme le père qu'ils ont fui. La fois d'après j'ai décidé d'y aller plus relax, en jean, les cheveux plus longs, mais c'était exactement pareil. L'âge est très important pour créer une relation de confiance. Et pour soigner quelqu'un il faut qu'il soit confiant. Les jeunes étudiants, eux, arrivent à créer des liens extraordinaires.»

Pour les jeunes de la rue, sans argent ni carte d'assurance-maladie, les soins de santé sont loin d'être une priorité. Plusieurs ne veulent pas entrer dans le système, consacrent plutôt leurs maigres revenus à la nourriture ou à leurs dépendances. Denys Ruel ajoute aussi que même si plusieurs dentistes ont le cœur à la bonne place, leurs bureaux luxueux ou leur regard peuvent donner l'impression aux jeunes qu'ils ne sont pas les bienvenus.

En plus d'améliorer l'accessibilité des soins, la clinique permet aux futurs dentistes de faire face à des réalités sociales différentes de la leur. «Les étudiants réalisent la chance qu'ils ont dans une société de plus en plus difficile pour les jeunes. Ils en sortent très conscientisés, surtout que la profession est plutôt individualiste», raconte-t-il. Pour lui, l'intervention va plus loin encore : c'est toute une approche psychologique qui se fait derrière les dents. «Ce sont des jeunes qui ont des problèmes. On essaie de les approcher, de leur redonner un sourire qui puisse leur redonner de l'estime, leur permettre de retrouver un travail. On a donc un rôle de santé dentaire et plus indirectement de santé mentale : redonner confiance.»

 

Des besoins spécifiques

 

Avec environ 1000 interventions par année, le cabinet soigne à peu près 250patients. «C'est une clientèle particulière. Ça demande beaucoup de patience, de tolérance et de respect de l'individu. Ce ne sont pas toujours des patients faciles à traiter. On doit expliquer plusieurs fois ce qu'on va faire. On doit parfois travailler debout, car ils ne veulent pas être dans une position penchée…

Souvent ils pètent leur coche. Il arrive toutes sortes de situations, mais on s'en sort toujours bien», précise le docteur Ruel, responsable et coordonnateur des activités cliniques. «Il faut adapter les soins aux clients. Écouter ce qu'ils veulent. Parfois, on doit leur enlever leurs dents, mais ils refusent : réparez ça, je veux juste plus que ça fasse mal, mais mes dents fonctionnent bien. Il faut respecter ça.»

La clinique offre des chirurgies mineures, mais pas de grosses opérations ni de soins prothétiques, qui coûtent trop chers. «On rend la bouche du patient fonctionnelle. On peut redonner un sourire et un confort au patient», conclut le directeur.

Utilité, esthétique, nous pensons souvent tout d'abord à ces critères lorsqu'on parle de dentition. « Oui, les dents sont importantes d'un point de vue fonctionnel, mais aussi pour l'estime. Il est difficile de se trouver un emploi ou rencontrer quelqu'un quand on n'est pas capable de sourire», explique Denys Ruel.

Pour lui, cependant, ce n'est pas le plus important. «On oublie beaucoup la douleur. Ces gens-là souffrent. Avoir mal aux dents, avoir un abcès, c'est une des pires douleurs. Ils n'ont pas d'argent pour traiter leur bouche donc ils vont prendre des médicaments, de la drogue. Ils ont déjà plein de problèmes, si en plus ils ont mal aux dents, c'est l'enfer. Malheureusement au Québec, on a l'impression que la bouche ne fait pas partie du corps humain, alors que tout passe par la bouche », souligne-t-il en ajoutant que la santé buccale ne peut ainsi être dissociée du reste du corps.

 

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