Identité québécoise : Le Mythe de l’homme fort

Geneviève Gagné, L’Itinéraire, Montréal, le 15 juillet 2013

Depuis plus de deux siècles, plusieurs Canadiens français ont cherché à se surpasser physiquement en faisant démonstration d'une force herculéenne. De Jos Montferrand à Hugo Girard en passant par Louis Cyr, Le mythe de L'homme fort est un miroir de notre identité.

Longtemps synonyme de fierté d'un peuple opprimé, le mythe de la force masculine a laissé une trace indélébile dans la culture québécoise. L’engouement face au film Louis Cyr- L'homme le plus fort du monde, qui vient de prendre l'affiche, en est une nouvelle preuve.

Plus d'un siècle après sa mort sa popularité est bel et bien tangible. Il suffit de voir la programmation des festivités soulignant le 150e anniversaire de naissance du champion se déroulant dans sa ville natale, Saint-Cyprien-de-Napierville, pour en constater l'ampleur.

Toutefois, pour saisir la réelle admiration que les Québécois vouent à la force physique, il faut remonter Hugo Girard a soulevé 260 kg à compétition de ('homme le plus du monde à Kuala Lampur, en 2002. au XIXe siècle. La première icône célèbre est celle du draveur Jos Montferrand. Reconnu pour sa force extraordinaire, il se révèle comme étant la terreur des Anglais. Parmi ses exploits légendaires, un affrontement contre 150 Irlandais dans son Outaouais natal. Cette puissance inhumaine servait de mode de défense pour contrebalancer le rapport de force entre l'opprimé et l'oppresseur en l'occurrence, les Canadiens français et les Anglais.

 

Du draveur à l'haltérophile

 

Le mythe ne s'arrête pas là. Il s'applique également à l'homme québécois pourvoyeur qui affronte les bêtes et les fléaux de la nature où la forme physique devient un outil essentiel à la survie. «Les Canadiens français provenaient de classes populaires et travaillaient près de la terre, ce qui exigeait une force manuelle qui devenait une sorte de glorification dans la société québécoise», explique Jean-Jacques Simard, sociologue et professeur à l'Université de Laval à Québec.

Aux fils des ans, la symbolique du colosse d'autrefois s'est peu à peu éclipsée : l'homme fort moderne a troqué la forêt pour la salle d'entraînement. Une transformation normale selon le sociologue, qui attribue ce changement à l'urbanisation de la société québécoise, laquelle ne valorise plus la force physique, mais plutôt la force intellectuelle. «Les prouesses de force se sont transformées. Il y a eu déplacement de la définition de l'homme fort physiquement à la force en affaires ou dans les valeurs affectives.»

Ainsi, le XXe  voit abonder les exploits de Victor Delamarre, du lutteur Yvon Robert, surnommé «Le Lion du Canada français» et le Grand Antonio, qui tire des autobus dans les rues de Montréal, laquelle est aussi dans les années 1940 et 1950 une capitale mondiale de la lutte.

 

Le culte moderne du corps

 

Même si la démonstration de la force se déroule maintenant entre quatre murs, il reste que le mythe du personnage emblématique de l'homme fort a perduré jusqu'à aujourd'hui. L’exemple par excellence: Hugo Girard. Considéré comme le «Louis Cyr des temps modernes», il décroche le titre d'homme le plus fort du Canada en 1999 qu'il conserve six ans d'affilée et a servi de coach au comédien Antoine Bertrand, qui prête ses traits à Louis Cyr dans le film.

Mais contrairement à nos ancêtres coureurs des bois, la survie ne serait pas la cause de cette fascination pour la force. La culture du physique de nos jours serait peut-être, selon le professeur Simard, un dédoublement symbolique où «plutôt que de faire la guerre on privilégiera des concours qui démontrent la force.»
 

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