Montréal, ville ouverte?

Marie-Lise Rousseau, L’Itinéraire, Montréal, le 15 juin 2013

L'été est enfin arrivé et avec lui, des centaines de jeunes en provenance de partout au pays ont débarqué à Montréal. Alors qu'il y a dix ans, on appréhendait le chaos, leur arrivée se fait plus en douceur aujourd'hui. Mais la cohabitation demeure fragile.

«Dès que la neige fond, ils arrivent», affirme Caroline Dufour, directrice des services aux jeunes à l'organisme Dans la rue. Ces jeunes itinérants, souvent des punks ou des squeegees viennent des autres provinces canadiennes et de l'extérieur de Montréal. Aucune statistique n'existe sur leur présence, mais Bernard Saint-Jacques, organisateur communautaire au Réseau d'aide aux personnes seules et itinérantes de Montréal (RAPSIM), estime qu'ils arrivent par centaines chaque été. Alors que le phénomène faisait la une des grands quotidiens il y a une dizaine d'années, il passe désormais plutôt inaperçu. Que s'est-il passé? Les itinérants occupent moins le centre-ville qu'auparavant. selon Bernard Saint-Jacques, qui justifie cette nouvelle réalité par un contrôle et une surveillance accrue de la Ville et du SPVM lors des festivals. «L'intervention est plus ciblée, commente- t-il, contrairement à 2004, la pire année en matière de répression.»

Il reste que les jeunes venus d'ailleurs dorment en majorité à la belle étoile. Parmi leurs lieux de prédilection, l'organisateur communautaire mentionne le square Cabot, près du métro Atwater, le carré Viger, sur la rue Berri, et la rue Sainte-Catherine Est dans le Village; ce segment de rue est piétonnier de mai à septembre.

Le Groupe d'intervention alternative par les pairs (GIAP) travaille quotidiennement à prévenir les méfaits chez ces jeunes de la rue à l'aide de six pairs aidants, qui sont d'anciens itinérants devenus travailleurs de rue. Marie-Noëlle L’Espérance, coordonnatrice du (GIAP), est témoin chaque année de l'arrivée massive de ces jeunes de l'extérieur de Montréal. «Ils ne parlent pas toujours français et ne connaissent ni le milieu, ni les ressources, puisqu'ils viennent d'arriver», explique-t-elle.

C'est pourquoi les pairs aidants ont conçu une carte des ressources qu'ils distribuent à ces jeunes, qui ont pourtant la réputation de fuir les organismes d'aide comme la peste. «Nous procédons sans forcer la note, pour qu'ils utilisent les services offerts. Mais au moins, ils ont en main les informations de base», explique Marie-Noëlle L’Espérance.

 

Partager l'espace public

 

Qui dit occupation de l'espace public, dit défi de cohabitation. Bon an, mal an, des altercations surviennent entre les jeunes arrivés de l'extérieur et les Montréalais, qu'il s'agisse d'itinérants locaux, de citoyens ou de commerçants.

Any Gravel, policière au poste 21 et membre de l'équipe EMRII (Équipe mobile de référence et d'intervention en itinérance), parle de cas qui surviennent durant l'été : par exemple, celui d'une personne intoxiquée marchant sur Sainte-Catherine Est qui prend de la nourriture dans l'assiette des gens assis sur les terrasses. «ça amène toujours des appels au 911», dit-elle. LEMRII a été créée en 2009 dans le but de diminuer le nombre d'interventions policières en itinérance. L’équipe dirige l'individu vers les ressources appropriées au lieu de lui coller systématiquement une contravention

«Parfois, les jeunes de l'extérieur collaborent moins, parce qu'ils savent qu'ils vont repartir. Ils ont moins intérêt à créer un lien de confiance ou de respect», reconnaît Caroline Dufour de Dans la rue, ajoutant que leur état d'intoxication affecte souvent leur jugement. Le Centre de jour Chez Pops de Dans la rue accueille quotidiennement près de 150 personnes de 15 à 25 ans. Parmi eux, on retrouve ces jeunes venus d'ailleurs.

 

Le SPVM se fait plus conciliant

 

«Le SPVM a mis de l'eau dans son vin», concède Guy Lacroix, conseiller en développement communautaire et responsable du dossier de l'itinérance à la Ville de Montréal. «On n'est pas aussi radicaux que dans certaines autres villes», admet Bernard Saint-Jacques, organisateur communautaire au RAPSIM. Il compare la métropole à d'autres grandes villes comme New York ou Toronto, qui ont fait subir beaucoup de répression à leur population de sans-abri.

Par ailleurs, le Québec s'en remet à la réglementation municipale, contrairement aux autres provinces, qui appliquent leur code criminel. «Être accusé au criminel est beaucoup plus grave de prime abord», explique Bernard Saint-Jacques. Les jeunes qui reçoivent des contraventions à Montréal peuvent s'en tirer sans payer l'amende imposée en quittant la métropole à la fin de l'été.

 

Montréal, une colonie de vacances?

 

Montréal serait-elle plus permissive que d'autres grandes villes? Pas nécessairement, mettent en garde Caroline Dufour et Marie-Noëlle L’Espérance. Malgré ses bonnes intentions, l'EMRII n'aurait rien changé à la répression policière envers les personnes itinérantes, selon un rapport sur la judiciarisation publié l'an dernier.

Si ces jeunes arrivent par centaines, ce serait d'abord parce que Montréal a la réputation d'être une ville festive, où il fait bon vivre, particulièrement en été. La saison des festivals attire son lot de visiteurs, dont des jeunes de la rue. Ce qui avait fait dire à Richard Bergeron l'été dernier que «Montréal n'est pas une colonie de vacances.»

II a fait cette déclaration à la suite d'une bagarre entre un commerçant et des itinérants dans un bar du centre-ville. Le chef de Projet Montréal suggérait qu'on renvoie ces jeunes d'où ils viennent.

Avec le recul. il reconnaît que son affirmation était forte. Mais son propos demeure sans équivoque : Montréal devrait s'occuper de ses sans-abri et non de ceux des voisins, car nos ressources sont déjà débordées. Richard Bergeron propose aux citoyens d'être sélectifs lorsqu'ils donnent aux «quêteux» pour aider uniquement ceux qui vivent ici à longueur d'année. «Ainsi, le phénomène des voyageurs s'atténuerait», dit-il en entrevue téléphonique à L'Itinéraire.

De son côté, Bernard Plante, directeur général de la Société de développement commercial du Village, propose que chaque grande ville s'occupe de sa population de gens de la rue. «Il faut que les autres villes arrêtent de balayer chez le voisin», affirme-t-il catégoriquement, félicitant au passage le travail des ressources en itinérance à Montréal. II espère de tout coeur que la Ville demeure accueillante et ne sévisse par sur sa population itinérante.

«La rue, ce n'est pas des vacances», rappelle Guy Lacroix, de la Ville de Montréal. Le mode de vie précaire marqué par la mendicité, la consommation de drogues et l'exposition à la violence amène des situations à risque pour les jeunes. Voilà pourquoi le Centre de jour Chez Pops et le GIAP aident sans discrimination tous les jeunes qu'ils rencontrent.

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